Exposition « Marais » à Bordeaux

Voici un diaporama d’images d’archive dont certaines sont exposées à Bordeaux, à la Galerie Art Culture, près de l’opéra. Résultat d’une dizaine d’année de travail sur les marais landais, cette exposition sera composée de tirages sur toile grand format.
Musique : Jacques Ibert
(Cinq pièces en trio – andantino) jouée par Michael Henoch, Larry Combs & William Buchman
(domaine public, à télécharger ici)
Marais
Sud des Landes. Un marais. L’eau qui séjourne ici est à l’origine de chaque mouvement, de chaque changement. Elle baigne les édifices végétaux et les abreuve, participe à leur croissance. Elle dissout, aidée d’une armée de bactéries nécrophages, les organismes défunts qui répandent alors leur substance. Les résidus colorés s’accumulent ou suivent les courants. Les silhouettes s’enfoncent dans la soupe ou se brisent. Le grouillement est permanent. Les cycles imbriqués, instantanés ou millénaires, microscopiques ou étendus, révolutionnent à tour de bras, qui de la démarche des bêtes, qui de la couleur des eaux.
D’intenses reflets irisés suggèrent la présence d’hydrocarbures, nés comme le pétrole du tissu végétal. La surface métallisée donne à voir le contour des nuages. L’ombre des branches s’y imprime violemment.
Rien n’est stable.
Même les trépassés évoluent.
Rien n’est délimité.
Les contours sont dissouts, comme le reste.
Rien n’est individuel.
Même les bestioles qui, le temps de ce soupir que l’on appelle « vie » s’arrachent à la soupe, en restent barbouillées et y replongent vite.
Rien n’est homogène.
Motifs imbriqués et irréguliers, poupées gigognes à perte de vue.
C’est un monde sans frontière, au point que l’on peine à nommer les choses et les régions.
Plantules, moucherons, embarqués, entremêlent leurs petits destins et font celui du Marais.
Quand un regard l’effleure, s’en échappe une volée d’allégories. Tant de petites histoires se déroulent ici bas.
Funestes, quand les osmondes royales brunissent et se dessèchent.
Tendres, de vieilles mains que caressent celles de leurs petits enfants.
Chorégraphiques, les plantes adoptent d’expressives postures : un chœur de vierges folles que la saison colore, miment la mort du cygne.
Trépidantes, les petites pattes d’une araignée d’eau ont laissé des traces dans une boue brillante. On peut compter ses pas et mesurer l’urgence.
Depuis treize ans, je fréquente ces lieux. Ils sont ma fenêtre sur la complexité du monde. Je ne comprends rien, techniquement, de ce qui s’y passe. Je ne connais pas le nom des plantes, ni celui des oiseaux. Les réactions chimiques, que quelques professeurs nomment avec gourmandise, me sont étrangères.
Le bonheur esthétique que j’éprouve ici vient de ce que nous sommes, petits prédateurs futés, le résultat d’une évolution qui rend curieux ou élimine.
Il vient aussi de ce que j’ai vécu, durant mes jeunes années, près des étangs ou des cours d’eau voisins. Le regard aime retrouver les fondamentaux enfantins.
Mais il est un autre bonheur, plus subversif : celui de voir l’imagerie proprette qui envahit les villes et les écrans, s’effacer devant l’audace du Marais, devant son impudeur.
Un jour, alors que j’officiais mon reflex à la main, une promeneuse potelée m’adressa la parole. Elle me confia ses impressions, comme si mon application et mon appareil faisaient de moi le responsable ou même le concepteur du lieu :
« Ouais, c’est bien beau votre marais là … mais vous croyez pas qu’on devrait nettoyer ? » … me dit-elle à demi indignée, telle une rosière dont un jeune coquin aurait soulevé la jupe.
Elle a raison la Dame. Que d’obscénités dans nos marais ! On y croise l’agonie à chaque pas, les sécrétions visqueuses s’y mélangent, on s’y accouple à tous les coins de rue, on fait la guerre pour un lopin, les nations se frôlent et se métissent. Notre histoire secrète y est criée sur les toits, sans peur du scandale.
Pour bon nombre de mes congénères, si sensibles, si réservés , la « Nature » est au sommet de sa gloire quand elle ressemble à un terrain de football. Délimitée, ordonnée, uniforme, numérotée même, éternellement stable. Aucune allusion morbide au sort qui nous est du. Rien d’anxiogène … un parcours balisé. Ce que la vie aurait du être…
Ainsi, cette masse hétéroclite, cette profusion, a de quoi nous troubler. Ce trouble prend chez certains les traits d’un dégoût souverain. Il est chez moi fascination, une fascination motrice, active, et prosélyte même. J’ai aujourd’hui besoin de montrer mon marais.
Qu’y puis-je, ce sont les terrains de football qui m’angoissent. Le Jardin du Luxembourg me semble pathétique, avec ou sans Cosette … et j’ai ses pigeons en horreur …
Photos, programmation, texte : NG



